Le narrateur.
J’ai fait un rêve cette nuit : Je montais dans le bus comme à l’accoutumée. Je prenais position dans mon carré VIP et je m’apprêtai à ouvrir mon journal quand j’aperçus un lecteur de mon livre. Il souriait. Je le regardai discrètement et en tirai une certaine fierté. Je revenais finalement à mon journal quand nous arrivions à un nouvel arrêt. Et là, j’apercevais trois personnes attendant le bus en lisant mon livre. Au moment de monter dans le bus, elles s’échangèrent plusieurs regards de connivence, le sourire en coin.
Les trois personnes allèrent s’asseoir sur la rotonde à l’arrière et se mirent à discuter ouvertement :
« Et vous en êtes où du livre ? »
« Je viens de finir le chapitre sur la fille, la star hollywoodienne … Très drôle ! »
« Ah ! Vous n’avez pas encore lu le passage sur le rêve, c’est délirant ! Ca donne envie même ! »
« Ca donne envie de quoi ? »
« Euh, je ne veux pas vous enlever le plaisir de découvrir ! Vous verrez vous-même ! Mais moi, je suis prêt à tenter le coup ! »
A ce moment-là, une personne âgée assise devant nos protagonistes se retourne et se met à chuchoter à leur intention :
« Vous avez vu, la lectrice de Nous Deux est là ! »
« Où ça ? »
« Ben à sa place, comme d’habitude ! Regardez, elle est inratable, là, devant sur la droite … »
« Et l’écrivain, il est où , » Intervient une dame sur la gauche.
« Comment ça l’écrivain ? » Reprend un des trois jeunes.
« Oui, l’écrivain ! J’ai entendu une interview de lui. Et il racontait qu’il n’avait pas choisi cette ligne par hasard parce qu’en fait il la prend tous les matins et tous les soirs ! Donc en fait, si ça se trouve, il est dans le bus, maintenant ! »
A ces mots, les cinq personnes se mettent à scruter en direction de la porte arrière et balayent l’espace compris entre la porte et la vitre opposée. Dieu merci, je suis caché par un grand garçon pourvu d’un walkman. Je m’écrase un peu plus dans mon journal. Les cinq personnes se regardent en silence, puis dans un geste commun regarde à nouveau le grand garçon et lui décoche un sublime sourire d’acquiescement, sous entendant : « nous savons ! ». Le garçon est bien élevé, il leur rend leur sourire et retourne à sa méditation transcendantale d’avant examen.
Sur ce, la dame reprend la discussion :
« Vous savez, j’ai une amie qui circule quotidiennement sur la ligne de métro 1, Château de Vincennes – La Défense. Elle m’a dit que tous les matins, il y avait quantité de personnes lisant ce livre. Il paraîtrait même que la maison d’édition de ce livre aurait demandé à l’auteur d’écrire une version adaptée au métro : il voudrait lancer une collection spécialisée sur des histoires se passant dans les transports en commun ! »
« Et bien, je pourrais en raconter des histoires sur le Métropolitain – renchérit le vieux Monsieur – Je l’ai pris pendant plus de trente ans ! Mais c’est vrai, le bus, c’est moins impersonnel, moins bondé et surtout c’est terrien, pas souterrain !»
Sur ce, tout le monde se sourit et continue la discussion sur les sujets les plus hétéroclites qu’ils soient. Par inadvertance, je laisse alors tomber mon journal que j’étais en train de plier. Me baissant pour le ramasser, je remarque ce vieil homme si bizarre qui se tient à mes côtés et dégage une mystérieuse aura. Il m’est difficile de ne pas le regarder au risque d’ouvrir à coup sûr la boîte de Pandore. Et pourtant je le regarde du coin de l’œil en me redressant. Il me regarde, c’est bien ma veine.
Sans même que j’ai le temps de me détourner de lui, il m’attrape l’avant-bras et me confesse à demie voix :
- Je l’ai vu. Enfin, j’en ai vu une ! Je vous le jure ! Je l’ai approché et j’ai pu l’observer sur cette ligne. Là, à l’endroit même où vous vous tenez !
- Et quoi donc Monsieur ?
- Mais une oie blanche, Monsieur. Et pas une oie ordinaire ! Une oie blanche perlée. Un vrai collier de perle ! Une oie des beaux quartiers … Jeune, à peine nubile !
- Ô joie, Monsieur !
Je ne sais si je dois me moquer de lui ou lui exprimer de but en blanc mon indignation face à sa violation de mon espace vital. Au vu de son regard, j’ai bien peur que toute forme de protestation même bruyante ne le laisse impassible. Cet homme, manifestement, se croit investi d’une mission. Le ton empressé de sa voix le laisse supposer :
- Parce que j’ai vu de la pimbêche … De la poule, de la vieille dinde. Du volatile déplumé. Mais là, elle était encore duveteuse, apeurée, comme tout juste échappée de l’élevage ! Mais avec du pedigree, pas du volatile de batterie, avec la bague certifiant l’appellation d’origine contrôlée, oui Monsieur !
- Et malheureusement, vous n’aviez ni fusil ni collet sous la main, pas même une poignée de bon grain pour tenter de l’amadouer et l’attraper à la volée … Chienne de vie !
- Braconnage que tout cela ! Monsieur, j’ai mes principes et je ne m’assois pas dessus, même à califourchon ! Et puis ça manque de fourrés ces bus, comment se poster ?
- Vous avez donc laissé ce petit animal découvrir seul son destin. Un beau geste au demeurant.
- Mais s’il n’y avait que cela Monsieur. J’ai parcouru de nombreuses routes dans un bus. Et j’ai pris part à bien des mystères, j’ai même lancé plusieurs carrières. Enfin, une fois que j’eus arrêté la mienne. Il faut savoir passer le flambeau, un jour.
- Car Monsieur fut une star des transports en commun ? Voilà donc pourquoi votre visage me semblait familier …
- Ne cherchez pas à me flatter, vous n’avez pas connu cette époque glorieuse où chacune de mes apparitions soulevait les applaudissements des usagers. En revanche, vous avez dû entendre certaines de mes célèbres tirades reprises par bon nombre d’admirateurs, si j’ose dire. Par exemple : « Encore un pas en arrière et nous serons fiancés, mademoiselle » lancé à la cantonade aux heures de pointe. Ou « Ben mon colon, y’a une ambiance à déconner aujourd’hui ! » et bien entendu : « L’été dans le bus, on transpire en commun ! » Vous voyez ?
- Bien sûr, Monsieur. Quel usager ne connaît pas ces classiques-là ?
- Détrompez vous. Si j’ai arrêté, c’est que le public ne suivait plus. Malgré mes nombreuses tournées aux quatre coins de Paris, la magie a disparu et j’ai tiré ma révérence.
- Triste que cela. Puis-je me permettre une question indiscrète ?
- Faites.
- Vous viviez de votre passion d’amuseur public ou aviez-vous une activité connexe ?
- Mais c’est mon métier premier – mais aussi alimentaire – qui m’a permis de faire le show man. J’étais facteur, et j’utilisais régulièrement le bus pour faire ma tournée. J’en profitais à chaque fois pour faire mes sketchs.
- Facteur ! Quel beau métier que celui-là ! Un peu comme chauffeur de taxi, aussi.
- Oui mais faire son spectacle devant seulement un couple, ce n’est pas franchement grisant. Comme dans un ascenseur, les gens n’ont pas la tête à ça, ou alors, il faut être grivois, jouer au pince-fesse, ce n’est pas le genre de la maison.
- Et que pensez-vous de l’ergonomie nouvelle des transports en commun ?
- Vous faites bien de le souligner : trop de rigueur et d’exiguïté crispent le rire, une débauche de confort assoupit l’esprit. N’en déplaise à la modernité, ces bus à soufflet souffrent d’une très mauvaise acoustique. Il est assez difficile, étant à l’avant, d’atteindre le public au fond du véhicule. Sauf à utiliser un porte-voix ou tout autre machinerie acoustique, mais là, c’est la porte ouverte au n’importe quoi ! Tenez par exemple, il y a bien longtemps, je faisais fréquemment ma tournée avec un orchestre d’accompagnement, et bien nous nous placions toujours sur la terrasse extérieure du bus, pour ne pas gêner outre mesure les passagers. Au final, c’étaient les piétons qui en profitaient le plus. Les usagers étaient en droit de demander le remboursement de leur titre de transports, malgré la tenue de notre performance. Le monde du spectacle est un univers fondé sur de subtiles alchimies … Prenez René Frémont, le peintre de la ligne 52, malgré tout son talent, les gens n’ont jamais adhéré. Il faut dire que par grande chaleur, tout le monde était incommodé par les effluves de térébenthine. Et puis le moindre soubresaut et vous étiez maculé de peinture à l’huile ! Alors il est passé à la gouache. Malheureusement, les rares amateurs qui le suivaient depuis ses premières œuvres ont crié au sacrilège. A la fin, il en était réduit à proposer des caricatures au crayon, jusque sous les abribus ! Et pourtant, il avait de la bouteille : il avait été peintre officiel de la Marine. Qui se souvient de Marisette la funambule des caténaires électrocutée en pleine pirouettes ou de Pollux dit le Castor, chansonnier roulant de son état qui a fini portier au musée de la RATP ? Autre temps, autres mœurs, Monsieur. Voilà tout.
- Et jamais de spectacles à caractère érotique ? Tenez le 92 qui passe près des Champs et entre autre à côté du Lido et du Crazy Horse Saloon. Jamais personne n’a pensé à une sorte de partenariat ?
- Des promoteurs avides y ont songé. Mais trop compliqué. Il aurait fallu équiper les bus de rideaux, avertir l’usager avant la montée et surtout interdire les véhicules aux mineurs. Impossible, c’est un service public proposé à tous les usagers. Et je vous passe les protestations des ligues de vertu !
- Quelle épopée, Monsieur.
- Oui, quelle épopée. Une vie en somme au service du public. Vous devriez en parler dans le livre que vous écrivez. Je ne dis pas d’écrire sur moi. Je n’aurai pas cette vanité, mais vous devriez dire aux jeunes générations qui n’ont pas connu que le bus, à une époque, c’était un peu comme le plus grand chapiteau roulant du monde !
- Comment savez-vous que j’écris une histoire de bus ?
- Simple Monsieur. Ne sommes-nous pas dans votre rêve ? Je descends là. Merci de votre attention et à une prochaine fois, si vous le voulez bien !
« Le plus grand chapiteau roulant du monde ».
L’expression est amusante et empreinte d’un réalisme certain. N’était les animaux qui n’ont pas leur place dans ce type de transport, à l’exclusion des caniches savants, concurrencés certains jours par des yorkshires vibratiles. Le bus est un spectacle vivant et permanent. Paris est un immense spectacle. La vie elle-même est un spectacle permanent. Un provincial se promenant dans un bus parisien contemple Hollywood. Le bus est à l’image d’un spectacle : presque vide, il manque d’éclat ; rempli, il est forcément bigarré. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu, à une heure de pointe, un bus terne. Même l’hiver où le citadin se recouvre de toiles de couleur marine, mastic ou grise, le bus demeure « enluminé ».
Les transports en commun sont, sociologiquement, l’apanage de la « majorité silencieuse ». La majorité silencieuse, c’est cet immense creuset social où viennent se fondre tous ceux qui ont su sortir du prolétariat, du moins des classes les plus basses de notre société. La majorité silencieuse se développe ainsi sous l’œil sévère mais juste des maîtres de forge de notre société : la classe d’en haut, c’est à dire, les grands bourgeois, la classe politique (ceusses qui caressent paternellement la mèche rebelle de la France d’en bas).
On identifie facilement cette catégorie socioprofessionnelle à ce qu’elle n’a rien de proprement « identifiant ». Elle est ce qui n’est ni à droite, ni à gauche, ni en haut et ni en bas. Cette classe se définit par la négative. On en voit quelques attributs ou représentants lors de manifestations de protestation ou à l’occasion de quelque reportage sur les pratiques locales qui font le pittoresque régionalisme de notre beau pays.
Et pourtant, un bus plein, c’est très coloré. À force d’observer quotidiennement tous ces gens monter et s’empiler de l’avant à l’arrière du bus, je me dis, tout bien considéré, que je participe d’un immense jeu de Tétris. Pour les non-initiés, le Tétris est un des ancêtres des jeux de stratégies sur ordinateur. Son principe est d’emboîter de haut en bas dans un espace exigu des pièces de différentes formes et couleurs en les faisant pivoter sur leur axe pendant leur chute plus ou moins lente vers le bas de l’écran. L’assemblage parfait de ces formes les unes dans les autres permet de constituer des lignes horizontales pleines qui disparaissent au fur et à mesure de leur assemblage et donnent ainsi des points au joueur. Le but final est de faire le plus grand nombre de points avant que l’empilement n’atteignent le haut de l’écran.
Dans notre bus, la partie est relativement vite perdue. Quelques arrêts tout au plus suffisent à remplir les lieux et voir un usager venir prendre appui contre le pare-brise, la limite haute du jeu.
Reste la joie enfantine d’observer les usagers pivoter sur leur axe afin d’aligner leur cartable entre leurs deux plus proches voisins
A ce titre, l’arrêt suivant n’en est que plus exemplaire.


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